[Podcast] Les Mycophiles #17 – Chistophe Billette – Les secrets génétiques des Champignons de Paris

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Génétique champignons de Paris : ce que Christophe Billette m’a appris sur Agaricus bisporus

Dans cet épisode du podcast Les Mycophiles, j’ai échangé avec Christophe Billette, ancien ingénieur de recherche à l’INRA, aujourd’hui INRAE. Christophe a consacré une grande partie de sa carrière à étudier la génétique des champignons de Paris, et plus précisément Agaricus bisporus.

Ce résumé reprend les grandes idées de notre conversation. Mon objectif est de vous montrer que derrière le champignon blanc que l’on trouve en barquette, il y a une biologie beaucoup plus riche qu’on l’imagine : cycle sexuel particulier, souches sauvages, compost complexe, variétés tétrasporées, sélection, maladies et qualité gustative.

La génétique champignons de Paris n’est donc pas seulement un sujet de laboratoire. Elle explique une partie des choix techniques que l’on fait en myciculture, mais aussi les limites et les possibilités futures de cette espèce.

Christophe Billette, un chercheur formé par le terrain

Christophe est arrivé aux champignons par l’observation du vivant. Plus jeune, il s’intéresse aux insectes, puis découvre les champignons à travers des récoltes marquantes dans son enfance. Cette curiosité le mène vers des études en agronomie, puis vers l’INRA de Bordeaux, dans une station spécialisée sur les champignons.

Au début de sa carrière, on lui confie notamment des souches de shiitake venues de Chine. À cette époque, la documentation scientifique était beaucoup moins accessible qu’aujourd’hui. Il fallait commander les articles, attendre, parfois faire traduire les publications. La recherche se faisait donc avec beaucoup d’expérimentation, d’observation et d’adaptation.

Christophe a ensuite travaillé sur les marqueurs, d’abord au niveau des protéines, puis au niveau de l’ADN. Ces marqueurs permettent de distinguer les souches, de suivre les noyaux, d’identifier des hybrides et de comprendre plus finement la génétique champignons de Paris.

Pourquoi les marqueurs sont essentiels

À l’oeil nu, deux champignons de Paris peuvent se ressembler parfaitement. Pourtant, ils peuvent venir de deux individus différents, ou simplement être deux carpophores produits par le même clone.

Un marqueur sert à reconnaître une souche, un noyau ou une lignée. Les premiers marqueurs utilisés pouvaient être des caractères simples, comme l’incapacité d’une souche à pousser sans un acide aminé particulier, ou une résistance à une molécule. Ensuite, les marqueurs enzymatiques et les marqueurs ADN ont permis de gagner beaucoup en précision.

Chez les basidiomycètes, dont fait partie le champignon de Paris, le mycélium peut contenir deux types de noyaux dans les cellules. On parle d’hétérocaryon. Cette particularité rend la sélection plus complexe, parce qu’il ne suffit pas de regarder le champignon visible. Il faut aussi savoir quels noyaux sont présents, comment ils se transmettent et comment ils se recombinent.

Pour moi, c’est un point clé : sans marqueurs, on travaille presque à l’aveugle. Avec des marqueurs, on peut commencer à comprendre ce que l’on croise et ce que l’on sélectionne.

Le champignon de Paris existe à l’état sauvage

On associe souvent le champignon de Paris à la culture industrielle, au compost et aux champignonnières. Pourtant, Agaricus bisporus existe bien dans la nature.

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Christophe explique qu’on peut le trouver sur des sols enrichis par du crottin de cheval, mais aussi sous certains conifères, notamment le cyprès de Lambert. Des populations existent aussi dans des dunes, sous des pins, et même dans des zones désertiques de Californie, sous des arbres proches des acacias.

Ce qui m’a marqué, c’est la diversité de ces populations sauvages. Autour de Bordeaux, sur des terrains fréquentés par des chevaux, les chercheurs ont pu récolter rapidement plusieurs souches différentes. Cela montre que la diversité génétique sauvage est bien plus large que celle que l’on voit dans les souches commerciales.

ATTENTION : les souches cultivées ne représentent pas toute l’espèce. Si on raisonne uniquement à partir du blanc de champignon de Paris vendu en barquette, on passe à côté d’une grande partie du potentiel génétique d’Agaricus bisporus.

Blanc, brun et portobello : une même espèce

Dans le commerce, on distingue souvent les champignons blancs, les champignons bruns et les portobellos. Pourtant, Christophe rappelle que tous appartiennent à la même espèce : Agaricus bisporus.

Le champignon brun est plus proche de ce que l’on trouve naturellement, même si les couleurs varient. Le champignon blanc vient d’une mutation sélectionnée parce qu’elle plaisait aux producteurs et aux consommateurs. Le blanc donne une impression de fraîcheur, ce qui a fortement favorisé sa diffusion.

Le portobello, de son côté, n’est pas une espèce à part. C’est souvent un champignon brun récolté plus tard ou conduit pour produire moins de primordia, comme on les appelle dans le jargon. En laissant moins de jeunes carpophores se développer, on concentre davantage les ressources du substrat vers quelques individus, qui deviennent plus gros.

Cette distinction est utile pour les cultivateurs. Une différence commerciale ou visuelle ne veut pas forcément dire différence d’espèce.

Le cycle bisporé, le coeur du problème génétique

Le nom Agaricus bisporus indique déjà une particularité majeure : ce champignon produit généralement deux spores par baside. La baside est la cellule située dans les lamelles où se forment les spores sexuées.

Chez beaucoup de champignons à pied et chapeau, une baside produit quatre spores. Chaque spore donne un mycélium qui devra rencontrer un autre mycélium compatible pour former un mycélium fertile. Chez le champignon de Paris cultivé, c’est différent. Dans la majorité des cas, deux noyaux migrent ensemble dans une même spore. Cette spore contient donc déjà deux types de noyaux et peut redonner directement un mycélium capable de fructifier.

C’est très efficace pour la dissémination : une seule spore peut relancer un cycle complet. Par contre, c’est beaucoup moins pratique quand on veut faire des croisements contrôlés. Pour croiser deux souches, il faut réussir à isoler les rares spores qui ne contiennent qu’un seul type de noyau, ce qu’on appelle des homocaryons.

C’est l’une des grandes difficultés de la génétique champignons de Paris. Le cycle bisporé facilite la reproduction dans la nature, mais il complique le travail du sélectionneur.

Les variétés tétrasporées ont changé les possibilités de sélection

Une partie passionnante de notre échange concerne les variétés tétrasporées. Christophe explique qu’une variété nord-américaine, Agaricus bisporus variété burnettii, a été identifiée à partir de souches récoltées dans le désert de Sonora, en Californie.

Cette variété forme majoritairement quatre spores par baside. Le cycle est donc plus classique : les spores donnent des mycéliums homocaryotiques, que l’on peut croiser plus facilement avec d’autres souches.

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Pour l’amélioration génétique, c’est une vraie avancée. Au lieu de chercher péniblement les rares homocaryons dans une descendance majoritairement bisporée, on peut obtenir beaucoup plus facilement des lignées croisables. On peut ensuite créer davantage d’hybrides, les cultiver, puis sélectionner ceux qui gardent les caractères intéressants : rendement, résistance, adaptation à la température ou comportement en culture.

Christophe parle aussi d’une autre variété, trouvée notamment en Bretagne et en Grèce : la variété eurotetrasporus. Elle produit quatre spores, mais avec un comportement très particulier, proche d’une reproduction clonale. Cela montre qu’Agaricus bisporus n’est pas un bloc uniforme. L’espèce contient plusieurs variétés, plusieurs populations et plusieurs stratégies de reproduction.

Le compost du champignon de Paris est un écosystème dirigé

Le substrat du champignon de Paris est beaucoup plus complexe que celui d’un pleurote ou d’un shiitake. Le pleurote peut pousser sur paille pasteurisée. Le shiitake est adapté aux substrats ligneux. Le champignon de Paris, lui, est adapté à un compost préparé.

Ce compost contient généralement de la paille, du fumier de cheval, parfois du fumier de volaille ou d’autres sources azotées, puis du gypse, c’est-à-dire du sulfate de calcium. Le tas chauffe sous l’action des micro-organismes et peut monter autour de 80 °C. Cette phase élimine beaucoup de compétiteurs.

Ensuite, le compost est maintenu à des températures plus basses, souvent autour de 45 à 55 °C, pour favoriser des micro-organismes thermophiles. Ceux-ci consomment les sucres simples et les composés faciles. Quand la température redescend autour de 25 °C, on peut ensemencer avec le blanc de champignon de Paris.

À ce stade, le substrat est devenu difficile à digérer pour beaucoup d’organismes, mais Agaricus bisporus est justement adapté à cette matière transformée. Le gypse aide aussi à conserver l’azote en limitant les pertes sous forme d’ammoniac.

Je trouve cette idée très importante : un compost de champignon de Paris n’est pas seulement une recette. C’est un écosystème que l’on oriente pour donner un avantage massif à l’espèce cultivée.

Pourquoi Agaricus bisporus sait exploiter ce compost

Les travaux sur le génome du champignon de Paris ont montré qu’il possède des gènes et des enzymes adaptés au compost. Il sait dégrader des composants de la paille transformée, mais aussi des parois de bactéries et de champignons présents dans le compost.

Il possède aussi des transporteurs pour faire entrer les produits de dégradation dans ses cellules. C’est un détail technique, mais important. Dégrader une molécule ne suffit pas. Il faut ensuite pouvoir utiliser ce qui a été libéré.

Christophe explique aussi que le compost est une zone de compétition intense. Les micro-organismes sécrètent des enzymes pour digérer le substrat, mais aussi des protéases capables d’attaquer les enzymes des autres. Certaines laccases du champignon de Paris semblent mieux résister à ces attaques, ce qui lui donne un avantage dans un compost non stérile.

Cette adaptation explique pourquoi il serait très compliqué de transformer le champignon de Paris en champignon de sciure ou de paille simple. Techniquement, avec des manipulations lourdes, beaucoup de choses sont imaginables. Mais en pratique, cela aurait peu d’intérêt, puisqu’il existe déjà des espèces naturellement adaptées à ces substrats.

Ce que la sélection peut encore améliorer

Les souches cultivées ont déjà été sélectionnées pour des critères très clairs : couleur, rendement, tenue commerciale et résistance à certaines maladies. Mais Christophe insiste sur le fait que le potentiel est loin d’être épuisé.

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La diversité sauvage peut apporter des caractères utiles. Certaines populations pourraient mieux supporter des conditions climatiques particulières, mieux résister à des maladies ou apporter de nouveaux traits. Les variétés tétrasporées rendent ce travail plus accessible, parce qu’elles facilitent les croisements.

Les maladies seront probablement un enjeu majeur. Quand on cultive une espèce à grande échelle, avec peu de souches différentes, on favorise l’apparition ou l’adaptation de compétiteurs. Christophe cite notamment Trichoderma, qui a posé de gros problèmes dans certaines cultures de champignon de Paris.

Le rendement pourra encore progresser, mais il existe des limites biologiques. À force de pousser un caractère, on finit souvent par créer des problèmes ailleurs. Un autre axe, moins travaillé, concerne les qualités organoleptiques : goût, arôme, texture, comportement en cuisine. Comme pour la tomate ou la pomme, une sélection trop centrée sur l’apparence et le rendement peut finir par appauvrir l’expérience du consommateur.

Le grand mystère : déclencher la fructification

Quand je demande à Christophe quel sujet le passionnerait s’il devait repartir à zéro, sa réponse est nette : le déclenchement de la fructification.

Comment un mycélium, qui épouse la forme du substrat, peut-il soudain produire un carpophore structuré, avec un pied, un chapeau et des lamelles ? Cette question dépasse largement le champignon de Paris. Elle touche à un mécanisme fondamental du vivant : comment passe-t-on d’une croissance diffuse à une forme organisée ?

Christophe évoque les facteurs de transcription et l’épigénétique, c’est-à-dire la manière dont certaines zones du génome sont activées ou réprimées selon les conditions. Pour nous, myciculteurs, ce sujet est très concret. Déclencher correctement la fructification, c’est souvent la différence entre un substrat bien colonisé qui ne donne rien et une culture productive.

Ce que je retiens pour la myciculture

Cette conversation avec Christophe Billette m’a rappelé que le champignon de Paris est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. C’est l’espèce la plus familière pour le grand public, mais aussi un très bon modèle pour comprendre la génétique, la sélection et l’écologie d’un champignon cultivé.

Je retiens surtout cinq idées :

  • les souches commerciales ne représentent qu’une partie de la diversité d’Agaricus bisporus ;
  • le cycle bisporé facilite la dissémination, mais complique les croisements contrôlés ;
  • les variétés tétrasporées sont précieuses pour l’amélioration génétique ;
  • le compost du champignon de Paris est un écosystème préparé, pas un simple mélange de matières ;
  • les prochaines avancées viendront probablement de la résistance aux maladies, de la diversité sauvage et peut-être de la qualité gustative.

Pour moi, la génétique champignons de Paris est donc un outil pour mieux comprendre la culture, les rendements, les limites des souches, les maladies et les futurs possibles de la myciculture.

Et c’est aussi une invitation à observer davantage. Comme le dit Christophe, le monde des champignons reste beaucoup moins étudié que celui des plantes ou des animaux. Il reste énormément de choses à découvrir, parfois avec des outils de laboratoire avancés, mais parfois aussi avec de l’observation, des essais de culture, et une bonne compréhension de l’écologie de chaque espèce.

Merci d’avoir écouté ce podcast avec Christophe Billette sur les secrets génétiques des champignons de Paris, pionnier de la morille en intérieur. N’hésitez pas à nous laisser un commentaire si vous avez une question ou une remarque 🙂

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